Malgré-nous : les recherches sur les incorporés de force mosellans

Durant la seconde guerre mondiale, plus de 30 000 jeunes mosellans furent incorporés de force dans l’armée allemande : on les appela les Malgré-Nous. Comment retrouver leurs traces ? Comment reconstituer leur parcours militaire ? Dans cet article, je vous donne quelques pistes.
Cet article est rédigé dans le cadre de #ChallengeAZ que je consacre cette année aux recherches généalogiques en Moselle. Vous retrouverez tous les articles dans ce lien.

Les Malgré-Nous, incorporés de force dans l’armée allemande

Au début de la seconde guerre mondiale, lorsque l’armistice est signé entre l’Allemagne et la France le 22 juin 1940, les troupes du Troisième Reich occupent l’Alsace et la Moselle. Bien que non reconnue par le droit international, ces territoires sont annexés suite à un décret signé par Adolf Hitler en octobre 1940. On parle alors de l’annexion de fait.

La volonté d’une germanisation à pas forcé de l’Alsace-Moselle conduit les autorités à imposer le service militaire allemand obligatoire aux jeunes de ces territoires. En Moselle, il fut ordonné le 19 août 1942 par le gauleiter Josef Bürckel, responsable de la Moselle annexée. Tout refus ou désertion entrainait la confiscation de l’ensemble des biens des évadés et la déportation de leur famille. Il n’y avait donc guère d’autres issues que d’obéir.

Ainsi, on considère que plus de 103 000 Alsaciens et 31 000 Mosellans furent incorporés de force dans l’armée allemande : la plupart dans la Wehrmacht, mais aussi dans la Waffen-SS. Pour éviter toute désertion les alsaciens et mosellans étaient généralement envoyés sur le front de l’Est, loin de leur pays. Dans le malheur, beaucoup d’entre-eux furent capturés par les russes et envoyés comme prisonniers dans des camps, comme celui de Tambov.

Finalement, sur les plus de 30 000 mosellans incorporés de force, 7 000 décéderont ou seront portés disparus.


Rechercher le parcours militaire d’un Malgré-nous

Commencer par rechercher les documents familiaux

En premier lieu, il est utile de rechercher dans les papiers de famille s’il n’existe pas des documents relatifs au parcours militaire de son aïeul : photos, cartes, carnets, Soldbuch… Personnellement, mon grand-père maternel, incorporé de force dans la Wehrmacht, a sans doute détruit tous ces anciens papiers du fait du traumatisme provoqué par cette période.

Demander le relevé des affectations militaires (Département des renseignements personnels sur la Première et la Seconde Guerre mondiale)

Les pièces d’archives personnelles d’origine militaire sont conservées dans différents départements du Bundesarchiv et notamment dans le département Personenbezogene Auskünfte (PA) situé à Berlin-Reinickendorf (anciennement Deutsche Dienststelle-WASt). Il est tout à fait possible de demander un relevé des affectations militaires d’un ancien soldat de la Wehrmacht comme dans cet extrait relatif au parcours de mon grand-père maternel.

Extrait du relevé des affectations militaires de Pierre HOURTE (en photo à droite, collection personnelle).

La demande d’un relevé des affectations d’un soldat de la Wehrmacht s’effectue en envoyant par mail ou par courrier les documents suivants :

  • un « Benutzungsantrag » (demande d’utilisation)
  • un « Auftrag für eine Recherche über Militärangehörige » (Commande pour une recherche personnelle sur des documents des Archives fédérales sur le personnel militaire = c’est le document sur lequel vous décrivez la personne recherchée)
  • une copie ou un scan d’une pièce justificative d’identité (par exemple de votre carte d’identité/ passeport).

Un fac-simile du Benutzungsantrag est disponible en français sur la page traduite dans notre langue : Pièces d’archives personnelles d’origine militaire jusqu’en 1945.

Les adresses mail et postale d’envoi sont précisées dans cette page. Attention : le délai est toujours long (plusieurs mois d’attente).


Rechercher un Malgré-Nous décédé ou disparu

REMARQUE : Il existe de nombreuses de sources pour retrouver les traces et le parcours d’un soldat incorporé de force. Aussi, mon article ne prétend pas à l’exhaustivité.

ATTENTION :
Les bases proposées à la consultation peuvent comporter des erreurs et ne sont pas fiables à 100%.
Concernant les dates et lieux de décès ou de disparition, il est important d’avoir à l’esprit qu’ils correspondent souvent aux dates et lieux où le non-rentré a donné des nouvelles pour la dernière fois. Il est donc peut-être décédé plus tard ou ailleurs (précisions apportées par Nicolas MENGUS que je remercie).

La liste des non-rentrés

Après la fin de la seconde guerre mondiale, le Ministère des Prisonniers, Déportés et Réfugiés établit pour l’Alsace et la Moselle une liste des soldats « non-rentrés ». La liste mosellane, en date du 1er avril 1946 compte 11 986 noms (attention, il existe des doublons). Ce document est consultable en ligne sur le site internet http://www.malgre-nous.eu/. Les renseignements sont succincts et renseignent sur le nom, le prénom, la date et lieu de naissance, ainsi que le dernier domicile connu. Attention, certains soldats sont rentrés après l’édition de cette liste.

Bureau national des recherches, Ministère des Prisonniers déportés et réfugiés, 1946. Répertoire des français incoroporés dans les formations militaires allemandes au 01/04/1946 – Département de la Moselle (Tome III). 72p.

Lien vers le document : https://fr.calameo.com/read/000897022f0cb1d0e076a


Base des Alsaciens-Mosellans incorporés de force dans l’armée allemande

Le Service historique de la Défense (site de Caen) possède dans ses fonds les dossiers individuels de régularisation d’état civil et d’instruction de demandes d’attribution de la mention « mort pour la France » des incorporés de force. Ces dossiers contiennent notamment des documents d’état civil, de la correspondance administrative, des actes de décès en allemand ou en français, voire parfois des photographies. Cette base ne prétend pas à l’exhaustivité.

Le site Mémoire des hommes a numérisé et indexé les fiches nominatives qui renvoient vers les dossiers classés sous les cotes AC 21 P 209813 à 24120. A partir de ces éléments il est possible de :

  1. faire une demande de consultation ou de copie du dossier en question
  2. prendre connaissance d’informations utiles pour préciser le parcours du soldat.

Sur la fiche numérisée, on retrouve le dernier Feld Post Nummer (FPN, ou Feldpost) connu par la famille. Chaque numéro de secteur postal renvoie vers une unité militaire. Le site Axis History permet de retrouver, en fonction du numéro, les unités correspondantes sur la page suivante : https://www.axishistory.com/books/383-germany-military-other/feldpost/8994-feldpost-numbers.

A partir de l’unité, il est ensuite possible d’avoir un descriptif de chacune d’entre-elles sur le site « Lexikon der Wehrmacht » (en allemand). Chaque unité est classée en fonction de l’armée (Heer = armée de terre, Luftwaffe = armée de l’air, Kriegsmarine = marine…).

Dans l’exemple ci-dessous, la fiche de Mémoire des Hommes m’apprend que le frère de mon arrière-grand-mère est mort le 17/08/1943 à Summy en URSS (aujourd’hui en Ukraine). Le Feldpost nummer m’a permis d’identifier son unité : la deuxième compagnie du 175ème bataillon de pionniers. J’ai demandé au SHD de Caen la copie de son dossier dont j’attends le retour.

Exemple de la recherche de la dernière unité connue de Justin VALENTIN (1923-1943).

Base des disparus alsaciens

La base des victimes alsaciennes de la seconde guerre mondiale a été élaborée par la région Alsace (maintenant Grand Est) dans le prolongement de l’ouverture du Mémorial de l’Alsace-Moselle en 2005 à Schirmeck. Elle contient toutes les informations nominatives qui ont pu être recensées à ce jour dans les sources d’archives disponibles sur la période de guerre, qu’elles soient d’origine française, allemande ou russe. Bien que destinées à recenser les victimes alsaciennes, la base contient de nombreux soldats vivant en Alsace, mais nés en Moselle.


La liste des disparus de la Croix Rouge allemande (Deutsches Rotes Kreuz)

Le Deutsches Rotes Kreuz (DRK) publia en 1955 des premières listes de disparus classés par unité militaire et par camp de prisonniers qui furent rééditées en 1957 avec les photos des disparus (« Vermisstenbildliste« ). Ce recueil liste environ 1,4 millions d’individus dont le sort n’était pas connu avant 1952. Cela signifie que les soldats dont le décès avait déjà été établi sont exclus de cet ouvrage.

Il est possible de réaliser une demande d’information dans les archives du DRK via un formulaire en ligne (en anglais ou en allemand), via le lien suivant : https://www.drk-suchdienst.de/en/how-we-help/tracing/second-world-war/online-tracing-request-second-world-war/


Recherche dans les sépultures de soldats allemands

Le Volksbund Deutsche Kriegsgräberfürsorge (VDK) a en charge l’entretien et la mémoire de 825 cimetières militaires dans 45 pays. Ceci correspond à près de 2,5 millions de victimes militaires des deux guerres mondiales. Concernant la deuxième guerre mondiale, les recherches des anciennes tombes des soldats de l’armée allemande sur le front de l’Est est très difficile du fait du nombre totale de victimes mais aussi de la disparition de nombreuses sépultures et cimetières.

Le site internet du VDK permet de réaliser une recherche nominative dans la base des victimes et sépultures qui sont recensées. Le site est traduit en français ce qui facilite la recherche. Lorsque la sépulture existe, elle y est mentionnée.

Module de recherche nominative sur le site du VDK
Exemple de la recherche pour Charles HALTER, originaire de Hayange. Il est dit qu’il repose au cimetière de Sebesh en Russie.

Les sources russes

Les dossiers personnels des prisonniers dans les camps russes

Les soldats allemands (dont les Alsaciens-Mosellans) qui ont été faits prisonniers par les russes ont été retenus dans des camps du Goupvi (Direction centrale des camps pour prisonniers de guerre et internés civils). Chaque prisonnier fait l’objet d’un dossier dans lequel on retrouve un questionnaire d’entrée, des informations personnelles (identité, origines, unité d’appartenance, conditions de capture…) ainsi que des documents administratifs ou sanitaires. Malheureusement, ces dossiers ne sont pas complets et exhaustifs concernant les prisonniers Alsaciens-Mosellans.

Les procédures de demande de copie de ces dossiers sont précisées dans le guide de recherche d’informations sur les incorporés de force d’Alsace et de Moselle (cf ci-dessous).

Le répertoire des Professeur Karner aux Archives départementales du Haut-Rhin

Le « Répertoire du Professeur Karner » de l’Université de Graz en Autriche comprend des données sur près de 22 000 français retenus dans les camps soviétiques. Elles proviennent de fichiers et de dossiers conservés aux archives militaires de Moscou. Ces documents sont consultables aux Archives départementales du Haut-Rhin à Colmar mais demeure difficile d’utilisation car il s’agit d’une traduction des noms en caractère cyrillique, transcrits phonétiquement pas les russes à l’époque.

Les archives du camp de Tambov

Ces archives sont consultables aux Archives départementales du Bas-Rhin. Numérisées et traduites, elles sont constituées de 4000 documents provenant de la direction du camp n°188 de Tambov et de l’hôpital de Kirsanov. Ces dernières sont les plus intéressantes pour le généalogiste car elles listent les personnes hospitalisées avec : date d’entrée à l’hôpital, parfois d’entrée au camp, type de maladie, date éventuelle du décès ou du départ. Les informations nominatives sont intégrées à la Base de données des victimes alsaciennes de la Seconde Guerre mondiale (cf plus haut).


Aller plus loin sur les recherches

Le site Malgré-nous.eu

Le site https://www.malgre-nous.eu/ est une mine d’informations pour tous ceux qui s’intéressent aux Malgré-Nous : témoignages, mise en ligne de documents, de listes, de photos, avis de recherche…

Le module de recherche situé en haut à droite du site permet de vérifier si une personne n’est pas déjà recensée ou traitée dans un des documents ou article du site. N’hésitez donc pas à essayer.

Association pour la Conservation de la Mémoire de la Moselle en 1939/45

L’Association pour la conservation de la mémoire de la Moselle en 1939-1945 (Ascomemo) est localisée à Hagondange. Déclarée d’utilité publique, elle possède un fonds documentaire important de la première annexion et surtout de la période de la seconde guerre mondiale, une bibliothèque de plus de 3000 ouvrage dont vous trouverez l’inventaire dans ce lien, ainsi que des cartes, témoignages, anciens journaux… L’association présente également une importante collection d’objets de cette période : objets du quotidien, anciens panneaux, uniformes de soldats, papiers, mobilier… Ces objets sont installés dans un musée qui trouvera bientôt de nouveaux locaux.

Guide de recherche d’informations sur les incorporés de force d’Alsace et de Moselle (en ligne)

Pour aller plus loin dans vos recherches, je vous conseille de télécharger et de lire le guide de recherche d’informations sur les incorporés de force d’Alsace et de Moselle. Voici sa description :

Ce guide est destiné à tous ceux qui souhaitent entreprendre des recherches sur le parcours militaire ou les circonstances de décès d’un incorporé de force, décédé, porté disparu, ou rapatrié à l’issue du second conflit mondial.

Il rassemble et décrit en détail l’ensemble des sources d’informations disponibles en France, en Allemagne et en Russie et propose une stratégie de recherche.

Coordonné par Robert Gérard Lacau, fils d’un Malgré-nous décédé en Roumanie, il se veut un outil de recherche pratique, basé sur l’expérience.

Vous pouvez consulter et télécharger cet ouvrage en cliquant sur l’image.

Quelques ouvrages

Collectif, 2012. Malgré-Eux dans l’armée allemande, l’incorporation de force des mosellans 1942-1945. Ed. Libel. 143p.

GRANDEBEUF Jacques, 1998. La parole retrouvée, Près de 200 mosellans racontent leur vie entre 1940 et 1945. Editions Serpenoise, Metz. 429p.

MENGUS Nicolas, 2019. Les « Malgré-Nous », l’incorporation de force des Alsaciens-Mosellans dans l’armée allemande. Ed. Ouest-France. 127p.

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6 commentaires sur “Malgré-nous : les recherches sur les incorporés de force mosellans”

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